FAUSTINE au Montreux Jazz

FAUSTINE au Montreux Jazz

RENCONTRE - Cette année, FAUSTINE a joué sur la scène Superbock du Montreux Jazz. La·le fribourgeois·e a débuté avec son premier album Âme égarée en 2022, une collection de ballades poétiques et saignantes de sentimentalité. En 2024, l’artiste sort Sorcière, son second album, qui aborde des sujets actuels sur des refrains addictifs. À l’occasion du Montreux Jazz, Faustine nous raconte ses débuts et son expérience dans le milieu musical en tant qu'artiste politisé·e et sexisé·e.

Festivals & culture
17 décembre 2025

Une petite présentation ?

Moi, c'est Faustine, j'ai 24 ans. Je suis une artiste indépendante et non-binaire basée en Suisse, plus précisément à Fribourg. Je fais de la musique en français que je catégorise comme de la pop alternative. Je compose, écrit et produit maintenant la majorité de mes morceaux. Je fais aussi la totalité de mes visuels moi-même. Je suis convaincu·e que l'art est toujours politisé d'une manière ou d’une autre, mais on pourrait qualifier ma musique comme très ouvertement politisé. _

Est-ce que dès le début tu pensais impliquer cette politisation dans ton art? Ou bien est-ce venu comme une réponse à l’actualité ?

Jе ne pense pas que j’ai jamais consciemment décidé de rendre ma musique plus “engagée”, c'est plus que ça a toujours fait partie de ma vie, même avant que je commence mon projet musical. J'ai toujours été quelqu'un de très intéressé par la justice sociale, le féminisme et le militantisme. En plus, j'écoutais beaucoup de musiques qui étaient, justement, politisées. Et donc, de part mes influences, j’ai intégré cela assez naturellement dans mes paroles, sans que ce soit complètement réfléchi. Mais même si cela m'est venu presque inconsciemment, je pense que c’est une nécessité de se politiser, surtout dans l’art. À titre personnel, vu l'état du monde actuel, j’aurais fini par aborder ce sujet dans mes projets. Je pense que c’est le rôle des artistes de se positionner et d’inspirer, car l’art est un fondement de la société. Elle permet d'ouvrir la fenêtre d'Overton, c’est-à-dire influencer la gamme des idées (politiques, notamment) acceptées par l’opinion publique. Et surtout la grande force de ce domaine, l’art peut atteindre tout le monde. Même si pas tout le monde ne s'intéresse ou ne s'implique directement dans la politique, tout le monde se divertit avec l'art. Et donc, ça fait tout son sens d'essayer de pouvoir transmettre des valeurs qui nous tiennent à cœur via nos créations. _

Est-ce que l’art serait alors un moyen d’influencer son public ?

Non, je ne pense pas qu'influencer soit le but de l’artiste, mais son art portera toujours les valeurs de son auteur. Donc, pour moi, l’humain et l'artiste sont indissociables, c’est la seule profession où ce qu’on crée est un témoin de ce qu'on est en tant que personne, ce qu'on estime, et puis de nos valeurs. C’est aussi une des raisons pourquoi je ne considère pas ma musique plus engagée que d’autres, car pour moi, tout art véhiculent certaines valeurs. _

Quelle était ton inspiration derrière ton nom de scène ?

J'avoue que je n'ai pas été chercher très loin, c'est simplement mon prénom. Je trouvais très difficile de choisir un nom, car il fallait qu’il me plaise à long terme et soit assez original. En même temps, Faustine reste un prénom suffisamment “rare“ pour que ça puisse fonctionner en tant que nom d’artiste. Il fallait que je me décide rapidement lorsque j’ai débuté avec mon projet sous la Gustav, et c’est resté par défaut. Mais cela me convient, car je ne voulais tout de même pas un nom qui me dissocie complètement de qui je suis au quotidien. Le fait que je garde mon prénom indique clairement que je suis la même personne, qu’il n’y a pas de division entre mon art et moi. _

Tu évoques la Gustav. Peux-tu me parler de tes débuts? Est ce que tu t’avais toujours imaginé faire de la musique ?

Alors, j'ai toujours fait de la musique dans mon coin, mais je ne le partageais pas, car j’avais beaucoup d’anxiété sociale. J'ai commencé en partageant quelques covers sur les réseaux, et petit à petit, j'ai pris confiance en moi. J’ai eu envie de montrer mes propres créations et de mettre mes textes en musique, allier mes passions d'écriture, de musique, d'art visuel, pour créer tout un univers. Mon premier projet, Âme égarée, est justement né entre 2021 et 2022. J'ai eu ma première expérience sur scène en 2022 grâce au cursus de la Gustav, un organisme qui, chaque année, sélectionne 20 jeunes musicien·enne·s de toutes la Suisse et qui les accompagne dans leur projet avec des masterclass, un camp d'écriture et leur donne occasion de collaborer entre eux. J’ai pu rencontrer plein de gens géniaux… dont mes deux musiciens actuels ! _

Quel est ton processus créatif ? Commences-tu par les paroles ?

Oui, souvent. Avec Âmes égarées, tous les textes étaient plus ou moins écrits. Le texte est l'aspect central de mon travail, pour moi, c'est la manière la plus efficace pour transmettre un message. Des fois, je modifiais les paroles pour qu’elles s'adaptent mieux à l’instrumental. Mais globalement, je dirais que l'écriture me permet d'inspirer la musique plus que dans le sens inverse. J'ai appris à produire durant ce second EP, Sorcière, ce qui m’a permis de créer de façon plus liée à la fois les textes et les instrumentaux. J'écris un peu de texte, je crée une prod, et le morceau prend forme de manière un peu plus combinée. Jusque-là, je faisais une petite maquette où je composais soit piano-voix, soit guitare-voix. Après, j'allais chez un producteur, je venais avec mes idées, mais c'était tout de même lui qui produisait. Savoir produire moi-même me donne une plus grande liberté pour réaliser ma vision. _

Quand je regarde tes deux EP, ils ont chacun leurs univers, construits à travers les coiffures, tes illustrations, ton style vestimentaire. Peux-tu me donner quelques mots sur ce processus ?

Pour Âme égarée, j’avais des images précises alliées avec certains textes, parce que je les dessinais déjà pendant l'écriture. Donc, ces illustrations me sont venues assez naturellement. Mais pour Sorcière, j'ai eu envie d'explorer d'autres médias comme la photo, la vidéo… Ce que j’adore à un projet musical, c’est qu’il me permet de découvrir de nouvelles techniques pour transmettre le plus précisément possible ma vision. Je peux ainsi construire de toute pièce un univers visuel qui évoque mes textes, parce que ce n’est pas simple de trouver quelqu'un (que ce soit un directeur artistique, un producteur) qui comprennent complètement notre vision. C’est peut-être un signe de mon perfectionnisme, mais ainsi, je crée vraiment un projet dans sa globalité et en toute liberté! _

Si tu devais faire une rétrospective de ces dernières années et de ces deux derniers projets, comment est-ce que tu décrirais ton expérience dans ce milieu ?

Je suis rentré sans trop d’attentes dans ce milieu, et j’ai énormément appris. La création de ces deux EP était thérapeutique pour moi, et s’ils sont si différents, c’est qu'ils représentent l'évolution de ma personne. Je me sens extrêmement privilégié·e d'avoir pu déjà créer ces projets, de pouvoir les partager sur les réseaux et de rencontrer des gens qui me soutiennent. Et même si un jour ça ne devait pas fonctionner avec la musique en tant que carrière, je sais que je continuerai toujours d’en faire, car elle m’a aidé à me connecter avec les autres. Il reste tout de même, des choses auxquelles je ne m'attendais pas, qui ne sont pas faciles à accepter et que j'ai envie de changer : ce milieu manque cruellement de représentation variée, il est des fois pas simple de se faire entendre et de se sentir à sa place en tant que personne sexisée. En même temps, j’ai l’impression que de plus en plus d'espaces d'inclusion et de diversité fleurissent un peu partout en Suisse romande. Je vois une envie, non de l’industrie, mais de collectifs indépendants, de former plus de représentation dans la musique. Ils construisent alors ensemble des espaces inclusifs et alternatifs qui parlent à plus de monde. J’ai la chance de souvent être dans ces espaces, sûrement parce que ceux qui aiment ma musique, et cet aspect “engagée” vont souvent partager mes valeurs. C’est comme un filtre ultérieur de mon public, je rencontre lors de mes concerts des personnes qui cliquent réellement avec mon art. Seulement, cela veut aussi dire que je suis invité à moins de scène mainstream. _

Parlant de scène, cette année tu a joué au Superbock au Montreux Jazz! Que signifie cette scène pour toi ?

J’avais envoyé ma candidature en mode je ne suis pas sûr que ça va jouer, mais qu’il faut tenter la chose. Et ça a été absolument une dinguerie de recevoir ce mail! J'étais complètement sur mon petit nuage et je n’arrivait pas à croire que c'était en plus sur la Superbox, une scène incroyable. Je suis hyper reconnaissante d'avoir pu faire cette scène dans un festival aussi emblématique. J’ai souvent des doutes et je suis toujours un peu fébrile pour l'instant par rapport à mon art, mais j’ai l’impression d’avoir atteint un checkpoint dans mon parcours: ma musique prend et on me prend aussi gentiment au sérieux.
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Ton projet reçoit une certaine reconnaissance…

Oui ! Souvent cela ouvre des opportunités de jouer dans d’autres festivals, de faire ainsi entendre mon message à plus de monde. Bien que mon projet s’adresse à des personnes marginalisées (dont moi), et qui leur soit en partie destinée, j’aime aussi entendre des retours de personnes inattendues, me confiant après mes concerts combien ma musique les a touchées. Cela fait chaud au cœur de voir des gens qui encouragent la prise de position politique sur des sujets qui ne les touchent pas directement. Après mes concerts, j’ai rarement des interactions agressives, ma musique est comme un garde fou. C’est même devenu une blague parmi mes proches, qu’ils doivent inviter leur nouveau partenaire à mes concerts, pour s’assurer si iels est un green flag. Malheureusement sur les réseaux, les utilisateurs ne se gardent pas de jeter leur haine. _ Comment fais-tu face à la vitriole sur les réseaux sociaux ?

Ça serait mentir de dire que cela ne me touche pas. J’ai appris à prendre de la distance, à bloquer l’utilisateur dès que je vois un commentaire désobligeant. C’est surtout le degré de violence face à certaines vidéos où je ne m'attendais pas du tout à que cela fasse réagir, qui me surprend. Et les algorithmes fonctionnent d’une telle façon, que la plupart du temps, dès qu’un commentaire haineux apparaît, une trentaine rapplique. Ce n’est pas du tout le cas avec les commentaires positifs. J’étais consciente que sur internet, dès qu’un compte d’un·e createur·ice percu·e comme femme obtient un certaint point de visibilté, cela arrive. Je pensais juste pas que cela allait déjà m’arriver alors que je suis encore une petit·e createur·ice. _

Il semble qu'aujourd'hui en tant que musicien·nne·s, les réseaux sont devenus une nécessité pour se faire connaître. Est ce que cet aspect de ton travail te convient ?

C’est difficile à dire. Je n’ai aucun problème à créer du contenu, où ce que plutôt du mal est le type de contenu qui marche sur les plateformes. La loi des réseaux est que moins tu fais d'efforts, mieux ça va marcher. Et c’est bien déprimant quand j’ai investi du temps et de l’argent dans une vidéo pour qu'au final peu de gens la voient. Et en plus, on est totalement à la merci des algorithmes, qui peuvent aléatoirement shadow ban (ne plus montrer le contenu d’un compte à ses abonnés) des comptes. Peut-être que c’est surtout l’aspect égocentrique des réseaux qui me dérange. Bien sûr qu’il est normal que je sois le centre de mon art, puisqu’il parle de moi, mais je ne voulais pas forcément me vendre autant. J’ai l’impression que les réseaux te forcent à te mettre en scène. Si je pouvais déléguer plus, comme l'administratif qui demande beaucoup de temps en tant qu'indépendant, j’aurais peut-être plus d'énergie pour me consacrer plus dans le contenu. Sauf qu'en ce moment, je le ressens plus comme obligation, car cela coupe dans mon temps de création. Et c’est dommage, car c'est tout de même incroyable de pouvoir partager son art en toute autonomie, sans être obligé d’avoir un label derrière toi. C'est aussi ainsi que j’ai commencé et que j’ai découvert des artistes que j’adore. En même temps, cette démocratisation d’accès à l’art amène à ce que les gens soient moins fan des créateur-ice-s, peu de gens suivent et soutiennent activement. Mais je pense, que surtout ce qui me pèse est de devoir documenter mon processus de création. _

Ah oui ? Pourquoi ?

Simplement que de devoir penser à la caméra me sort du processus, m’empêche de me concentrer complètement sur la musique. Déjà que c’est demandant de créer, alors à faire du contenu en même temps… fait beaucoup. Je dois penser à la caméra, du bon angle, de la bonne lumière, de la bonne qualité de son, penser à faire plusieurs angles pour que cela soit plus intéressant, tout en expliquant ce que je fais à chaque étape du processus. Par exemple, pour le clip d’un morceau, je dois penser à ce que quelqu'un filme en coulisses en plus de créer un clip. Et ça devient vite un casse-tête logistique lorsque tu es indépendant. Pourtant, comme tu le disais, c'est une nécessité. Les gens s'attendent à ce contenu et si tu l'as pas, il y aura bien quelqu'un d’autre qui le propose. Comme dernière question, quels sont tes projets futurs ?

Là, je travaille sur différents morceaux où je ne sais pas exactement la forme qu'ils vont prendre, mais ils vont sûrement aller dans la même direction que mon dernier single, Sérotonine. C’est un morceau qui a beaucoup parlé aux gens, par son ton d’humour tout en adressant des thématiques politiques. L’idée est de montrer l'absurdité et de se moquer gentiment, mais justement mettre un peu de distance avec toute cette violence. Du coup, j'expérimente en termes de sonorité. Je pense que ma direction artistique va plus se rapprocher à qui je suis dans mon quotidien, qu’elle serra plus autobiographique. Jusqu’à maintenant, j'avais une vision assez marquée de chaque album, là, j'ai envie de pouvoir mettre plus de couleurs. Littéralement, la pochette de Sérotonine est une photo de moi dans mon salon. Ces deux projets précédents étaient clairement ancrés dans mes expériences, mais restaient assez généraux. Là, je vais écrire sur des choses plus précises sur ma vie et mes expériences, mais qui peuvent parler à de nombreuses personnes. Je veux simplement offrir plus de légèreté et de connexion humaine dans ce contexte sociopolitique tendu, parce que j'avais besoin d’un peu de joie. Et je ne pense pas être la seule. _

Hâte d’écouter cela ! _

Propos recueillis par Elvire Akhundov.

Retrouvez l’artiste sur instagram: @faustinemusic_

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