Balélec en goguette gonzo

Il est 18h30. Je viens de pénétrer dans un petit appartement des Triaudes, la résidence étudiante située à un jet de pierre au nord du flambant neuf Swiss Tech Convention Center, où m’attend une belle brochette de potes venant des quatre coins du monde. On est relativement peu au début. Ça se bat encore pour savoir quel camp l’emportera : les anglophones, francophones, ou germanophones. Pendant ce temps, d’autres convives commencent à arriver. La table de la cuisine se remplit gentiment de toute sortes de bouteilles au contenu enivrant.

J’en suis à mon deuxième rhum coca, que je manque de peu de lâcher en voyant débarquer une trentaine d’étudiants Erasmus déjà bien lancés, aux origines scandinaves me dit-on. La « before » prend des proportions gigantesques, et le petit appartement en est vite saturé, reléguant la plupart d’entre nous au hall de l’immeuble. L’heure tourne, l’alcool coule à flot, et mes chances de pénétrer l’enceinte de Balélec en étant sobre s’amenuisent de plus en plus. Non, ce ne sera pas pour cette année. Tant pis.

escalated-Quicklly

21h00, mes potes et moi on lève le camp. Dehors, mes nouveaux amis Norvégiens marchent sur les mains pendant que d’autres s’affairent à les tenir droit et leur verser des bières dans le gosier. Balélec a encore frappé.

Et il frappera à nouveau, après avoir passé ses portes. Je perds mes potes, comme d’habitude, et en retrouve un au plus grand des hasards, après avoir tourné comme une hélice pendant 5 minutes devant l’entrée. Tiens, lui aussi, il est perdu. Avec mon camarade d’infortune, on passe vite se prendre une bière au bar Fréquence Banane, et on file droit en direction de la scène Azimuts : le Chapelier Fou est déjà à l’œuvre, et on ne veut pas en louper une seule miette. On a, en réalité, déjà raté les deux tiers du concert, mais le final est grandiose et tout en poésie, comme à l’habitude du Chapelier et de ses acolytes.

Il reviendra même faire un rappel, seul avec son violon, alors que ses trois camarades avaient déjà pris la poudre d’escampette.

Lyrisme infini, printemps éternel, mélancolie joyeuse : sa musique est comme une boule de fleur géante qui pourrait à elle-seule écraser toute la haine du monde sur son passage.

Retour au bar, dans l’espoir de retrouver mes amis égarés. Les Skatalites commencent dans une demi-heure, pile poil le temps de boire un coup et de déconner avec mes camarades de la radio. C’est bière à la main et autocollants sur le front que je repars, armé de mon smartphone pour tenter de sauvegarder cette petite tranche de vie (et surtout de me rappeler de ma soirée), dans le stress parce que les Jamaïcains vont débuter leur show incessamment sous peu.

Sur le chemin, on croise des gens bizarres, certains en morphsuit, d’autres bardés de lumières et exécutant d’étranges danses. Balélec n’a pas perdu de son mysticisme en se déplaçant outre-Rolex.

Il est 22h30, l’heure du grand come-back aux Azimuts, où les bonnes vibes envahissent déjà la place. Progressivement, je retrouve mes potes (pas ceux avec qui je suis venu, ce serait trop facile, voyons), dont certains me racontent à quel point ils ont aimé Smokey Joe and the Kid, et d’autres qu’ils ne connaissent pas trop Skatalites. C’est vrai qu’en y repensant, moi non plus, mais avec un nom aussi renommé dans l’univers reggae, cela force la curiosité et ravive en moi le souvenir d’un fabuleux concert des Congos cinq ans auparavant, au même endroit.

Ils sont beaucoup sur scène. Une section cuivre à l’avant, des guitaristes et un clavier en retrait, et la batterie au fond. Je baigne pendant une heure et demie dans un mélange savoureux d’odeur de joint, de bonne humeur et de guitares en contretemps, et laisse mon corps me perdre dans un pas de danse calme et candide. Je ne suis qu’amour.

Le concert s’achève vers minuit. Tous mes problèmes se sont envolés, la légèreté me gagne, et derrière elle, l’ivresse se fait pressentir.

J’ai arrêté de compter les bières. Je vais faire la bise à tout ceux qui s’arrêtent au bar pour les remercier d’être là, avec moi, dans cette farandole houblonnée, pour vivre ce moment fabuleux dans la vie d’un étudiant qu’est Balélec. Au loin on entend les airs festifs des Me First and the Gimme Gimmes, mais la perspective de perdre mes potes une nouvelle fois dans la foule compacte de la grande scène me terrorise. J’erre entre le bar et le RedOx Club, parcourant avec ardeur ce Balélec nouvelle formule (je n’y étais pas allé l’année passée), découvrant cette partie du campus sous un jour nouveau.

 

Quelques bières plus tard, il est déjà 1h30. Tiens, mais où le temps est-il passé ? Je retrouve mes potes (ceux avec qui j’étais venu, ouf !) pour le dernier concert de la soirée, celui de Fritz Kalkbrenner, le méconnu mais non moins talentueux frère du grand « Paul K ».

Le Berlinois nous fait danser au rythme des grosses basses, sans coup d’éclat, dans la régularité et le minimalisme. Un DJ Set sur la grande scène, vraiment ? Un peu dommage, même si la partie visuelle du show était sympathique pour les yeux, on aurait pu s’attendre à un peu plus d’audace au niveau de la partie instrumentale. Ce brave Fritz a néanmoins rempli son cahier des charges et fait taper du pied à plusieurs milliers d’étudiants, et dans cet état de décomposition neuronale, au crépuscule d’une soirée comme celle-ci, on était mal placé pour en demander plus.

Malgré un travail intense de reconstitution digne des plus grands enquêteurs de l’histoire, je n’arriverai jamais à retrouver mes souvenirs à partir de 3h du matin. Peut-être est-ce mieux ainsi.

Il est passé 6h lorsque j’échoue sur les rivages doux et cotonneux de mon lit. Il fait déjà jour. Le temps et l’espace ont disparu, et dans un feu d’artifice de maux de tête s’ouvre l’ère nouvelle de la Grande Décuve. Une fois de plus, la grosse machine Balélec aura laissé ses stigmates sur le campus et ses pensionnaires, dans un flot baveux de musique et d’alcool.