Une Mouette au piège des passions

Jeudi soir à la Grange de Dorigny, c’était la première de La Mouette de Tchekhov. Devant une salle comble, Françoise Boillat interprétait le personnage intense de Nina dans la mise en scène de Jean-Michel Potiron, pour faire revivre ce monument du théâtre russe.
Dans une maison de campagne, des proches s’affrontent pour échapper à la solitude de leur destin. Les uns se piquent de littérature, les autres s’enferment dans leurs petites passions, chacun cultive ses craintes, ses obsessions, ses ambitions, qui se brisent contre les obstacles de la vie quotidienne. Comme toujours les couples se croisent, deux écrivains se cherchent dans la médiocrité, deux actrices s’exposent aux jeux de la société. Nina, la plus jeune, incertaine, agitée, incarne cette mouette, bientôt victime du tir d’un chasseur passionné, Constantin son amoureux éconduit. Nina, on pourrait l’imaginer délicate et sensible. Françoise Boillat lui confère d’entrée une stature plus affirmée. Le personnage est complexe, il se dessinera au long des quatre actes dans une trajectoire intense qui le conduira à la radicalité : le choix définitif d’une vie d’actrice au dépens du confort affectif et moral.

Quand on l’interroge Françoise Boillat conçoit son rôle comme la vie que mènent tant de femmes aujourd’hui, pleines de rêves inaboutis, de lassitudes, de déceptions, meurtries par les échecs et les mauvaises rencontres. Les rêves dit-elle, deviennent alors des cauchemars et l’on peine à se reconstruire. Comme dans le théâtre de Tchekhov, autour de nous les gens virevoltent, s’affairent sans but, s’usent et se détruisent à petit feu dans le déclin des jours. Ce climat d’absurdité tranquille est fort bien rendu dans cette interprétation de grande qualité.

D’autres figures du répertoire classique hantent-elles Françoise Boillat ? Elle se verrait bien jouer Lady Macbeth, personnage terrifiant s’il en est, et son prochain rôle sera celui d’un serial killer. Décidément, Françoise Boillat pourrait jouer des personnages bien redoutables.

Écrit par Alexis Baron