Technologie : la frontière entre magie et horreur

C’est sur un challenge que se sont clôturés trois jours de conférences au Lift16 ce 12 février à Genève ; donner un sens à la technologie. Pour cela, Tobias Revell et Natalie Kane ont tenu un discours aussi surprenant qu’inquiétant sur la magie de la technologie et comment cette dernière peut rapidement se transformer en cauchemar.

Pour nos deux intervenants, cela ne fait aucun doute : votre maison est hantée. Votre frigo parle, votre télévision écoute et enregistre vos conversations privées, l’identité de votre enfant n’est plus un secret pour son ours en peluche préféré et vos verrous commencent même à s’ouvrirent (ou non) tous seuls. Il n’est pourtant pas question ici de fantômes malveillants, d’esprits ou de démons mais d’avancées technologiques qui, jour après jour, transforment notre quotidien en scénario de film d’horreur.

Tout commence au 19ème siècle avec l’invention d’un robot autonome joueur d’échec qui fascine presque autant qu’il effraie. Ce qui le rend populaire est l’incompréhension générale face à son fonctionnement. S’agit-il d’une technologie intelligente jamais vue auparavant ou d’un échiquier magique possédé par quelconque esprit ?  Aujourd’hui, toute personne un tant soit peu rationnelle sait évidemment laquelle de ces deux explications est la bonne. A l’époque, la question fascine mais surtout inspire. C’est suite à cette curiosité que la toute première critique journalistique sur une avancée technologique est écrite. Son auteur, Edgard Allan Poe, deviendra ensuite écrivain d’horreur. Pour Tobias Revell, ce n’est pas une coïncidence. Certains ont, en effet, trouvé dans la littérature d’épouvante un moyen efficace pour s’interroger sur des sujets complexes comme la technologie et révéler une certaine vérité sur son fonctionnement. Cent ans plus tard, 46% des articles sur le sujet utilisent toujours la métaphore de la magie pour parler d’avancées technologiques. Dès 1980, il se développe une sorte de culture alternative de la technologie et le meilleur moyen d’aborder cette nouveauté est l’utilisation d’un langage déjà connu du grand public qui est précisément celui du surnaturel. Mais utiliser la métaphore de la magie pour parler de technologie, c’est aussi admettre que, en cas de dysfonctionnement, nous tombons dans le monde obscur de la terreur et des histoires de fantômes…

Nous avons tous des attentes en terme de technologie. Nous attendons des réseaux sociaux de nous permettre de rester en contact avec nos connaissances, de faire des rencontres ou encore de partager nos intérêts. Parmi ces attentes, il en existe de moins joyeuses (comme les vols d’informations personnelles par exemple), mais nous les considérons également comme rationnelles car nous en connaissons l’existence. Tobias Revell prend comme exemple le film « Le Cercle » pour illustrer le moment où la frontière entre magie et horreur est franchie: le moment où une adolescente pourrait sortir de votre télévision et s’inviter dans votre salon. Des exemples peuvent cependant être donnés sans avoir recours à la fiction. C’est ce qu’à choisi de faire notre intervenant en parlant du film des frère Lumières, la fameuse arrivée d’un train en gare de La Ciotat. Ce film est souvent accompagné d’une légende urbaine selon laquelle des personnes qui assistaient à la projection seraient sorties en hurlant de la salle dans un état de panique totale. Ces spectateurs étaient habitués au train mais pas à son image en mouvement sur un écran. Ils n’avaient en réalité pas encore construits des attentes rationnelles quant à ce que pouvait leur offrir le cinéma et c’est de là que venait leur sentiment de terreur. Aujourd’hui, nous assistons à un tournant d’autant plus effrayant que ces nouvelles technologies prennent une place de plus en plus importante dans nos lieux d’habitations les transformant en véritables maisons hantées. Au premier abord, il peut sembler amusant d’équiper sa cuisine d’un frigo parlant, mais que se passerait-il si ce dernier se mettait à mal fonctionner ? Et puis, tout appareil connecté peut être hacké, alors si ce dernier, en plus de nos informations personnelles, contient des choses utiles à notre survie, la situation devient quelque peu problématique. Samsung a, par exemple, développé un téléviseur intelligent qui a pour particularité de fonctionner par contrôle vocal. Si vous lisez le manuel d’utilisation en entier, vous apprendrez que toutes vos conversations personnelles sont susceptibles d’être collectées, puis redirigées vers un troisième parti. Samsung vous explique donc gentiment que vous ne devriez pas dire n’importe quoi dans votre propre salon car certains pourraient en prendre connaissance… Les télévisions ont des oreilles! Fisher Price avait également fait fort avec un ours en peluche connecté à internet… Ce qui impliquait donc que n’importe qui pouvait potentiellement accéder aux informations sur le nom, la location ou le genre de n’importe quel enfant possédant un doudou de ce type. Autre exemple: les verrous connectés à votre smartphone qui, d’après les chiffres donnés par Tobias Revell, ne marchent que 80% du temps. Durant les 20% restants, votre maison se transforme en maison hantée par la peur de savoir qu’il est possible que quelqu’un pénètre dans votre maison pendant votre sommeil et vous regarde dormir. Si la technologie peut devenir aussi angoissante, c’est parce que l’horreur la plus terrible est celle qui est invisible.

Aujourd’hui, 200 ans après la critique écrite par Edgard Poe, nous parlons toujours de la technologie comme quelque chose de magique et nous voulons surtout rendre notre quotidien magique grâce à cette dernière. Nous n’avons pas forcément le temps de nous interroger sur le fonctionnement technique de tous les gadgets en notre possession, le recours à cette métaphore est donc bien plus efficace. Ce que nous dit Tobias Revell n’est pas que cette explication est à laisser tomber mais qu’il est important d’être conscient qu’en acceptant cette magie nous acceptons aussi son côté obscur.

La deuxième intervenante, Natalie Kane, a toujours été fascinée par les histoires de fantômes. Elle pense qu’elles permettent de révéler des choses dont on ne pensait pas être capable et elle est convaincue qu’il s’agit là d’un moyen extrêmement intéressant d’aborder la technologie.

La magie de la technologie est que nous n’avons pas besoin de savoir comment un email arrive jusqu’à nous ; il arrive, c’est tout. Et les histoires de fantômes, c’est sur Facebook que ça se passe: les morts reviennent à la vie via de vieilles photos qui resurgissent et des souvenirs rappelés par le réseau social. Pour donner un sens à ces histoires de data hantée, Natalie Kane se base sur la « stone tape theory » selon laquelle un objet ou une maison peut ranimer certains souvenirs. Mais qui sommes-nous censé appeler pour se débarrasser de ces fantômes ? En réalité, nous ne pouvons demander de l’aide à personne car, en matière de technologie, il n’existe pas d’exorciste.

C’est en partant de ces réflexions que les deux intervenants, Tobias Revell et Natalie Kane, ont créé le projet « haunted machines ». Il s’agit d’une communauté de penseurs, designers, écrivains et artistes qui s’intéressent précisément à la face obscure des nouvelles technologies et comment elles peuvent avoir un impact terrifiant sur nos vies. Un petit tour dans leur univers inquiétant vous fera sûrement réfléchir à deux fois lors de vos prochaines acquisitions.

Plus d’informations sur leur site web : http://www.hauntedmachines.com/

Par Cécile Détraz